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La sécurité sociale selon Fillon et autres laquais de Big Pharma

jeudi 20 avril 2017 par Marc Girard

Près de cinq mois après la mise en ligne de cet article, l’actualité offre l’occasion d’un post-scriptum.

RÉSUMÉ - On analyse ci-après l’échange entre Fillon et Juppé au sujet de la sécurité sociale, lors du dernier débat (24/11/16) des primaires de la droite, en reprenant une par une les questions évoquées par les deux candidats : i/ la pénurie d’ophtalmologistes, ii/ la rémunération des médecins, iii/ les dérives d’un système sanitaire privé de la sagesse gestionnaire des médecins, iv/ le remboursement des "petits risques". À chaque fois, on montre la nullité des arguments présentés par les deux candidats et l’on soutient qu’il n’est pas possible qu’ils n’en aient pas eu conscience. Pour conclure, on revient à l’idée déjà ancienne que la solidarité nationale fonctionnerait désormais à l’envers et que, via l’exigence de cotisations et l’aberration des remboursements, la sécurité sociale serait devenue le moyen d’une prodigieuse efficacité pour rançonner les pauvres au bénéfice des riches.

Table des matières

  1. Introduction
  2. Les problèmes de santé selon Fillon et Juppé
    • Pénurie d’ophtalmologistes
    • Quelle rémunération pour quelle compétence ?
    • La liberté pour le meilleur mais pas pour le pire
    • Retour aux médecins pour assainir la gestion du système ?
    • Le "petit risque"
  3. Une participation étrangement sélective
  4. La solidarité à contresens

Introduction

Le hasard de mes pérégrinations a fait que logeant à l’hôtel dans la soirée du 24/11/16 et ayant de la sorte accès à cet instrument sinon inconnu chez moi que l’on appelle « télévision », j’ai pu (qu’est-ce qu’on ne ferait pas quand on s’embête grave dans une chambre d’hôtel !) regarder le débat opposant Fillon et Juppé. Pour remettre les choses en contexte et après avoir posé que je tiens le rituel des « primaires » (qu’elles soient de droite ou de gauche) pour la dernière mascarade de la dépolitisation ambiante, précisons qu’hormis quelques brèves séances vidéo sur Internet ou quelques bribes saisies sur autoradio à l’occasion d’un embouteillage (merci, Madame Hidalgo !), je n’avais jamais vu ou entendu la moindre interview de ces deux-là : c’est donc avec une sensibilité de puceau télévisuel que j’ai pu assister à leur échange sur la médecine qui a occupé une part du débat. Précisons, également, que je n’ai pas eu le courage, ensuite, de repasser la vidéo [1], de telle sorte que, contrairement à mon habitude, les citations qui suivent – forcément approximatives – seront tirées exclusivement de mon souvenir : je ne manquerai pas de rectifier si un internaute me signale une erreur.

Les problèmes de santé selon Fillon et Juppé

Pénurie d’ophtalmologistes

Si je me rappelle bien, c’est Juppé qui a lancé le débat sur la santé en demandant à son contradicteur s’il avait une idée du temps désormais nécessaire en France pour obtenir une ordonnance de lunettes chez un ophtalmo. Ayant eu – insomnie oblige – tout le temps d’entendre les éloges post-débat concernant la très longue expérience des deux « hommes d’État » qui s’affrontaient (dotés tous deux d’une longue carrière ministérielle, incluant pour chacun celle de Premier Ministre) –, je m’étonne qu’aucun d’entre eux n’ait eu connaissance de ce paradoxe franco-français qu’il faille passer par un ophtalmologiste pour obtenir des lunettes : dans à peu près n’importe quel pays développé, la prescription de lunettes ne relève pas d’un acte médical, mais échoit à un optométriste ou à un opticien doté de la formation adéquate, avec un coût évidemment bien moindre et, comme bénéfice secondaire, la disponibilité laissée aux ophtalmologistes pour s’occuper de ce qui relève vraiment d’une formation médicale. Je n’ignore pas que l’argument pour justifier d’un paradoxe aussi coûteux serait que les ophtalmologistes français profiteraient de cette occasion pour faire du dépistage de glaucome, mais :

  • une consultation médicale n’est pas un couteau suisse, et je peine à suivre le lien naturel qui unit la question bêtement pratique d’une demande de lunettes à un dépistage quel qu’il soit ;
  • j’ai les plus grands doutes sur l’intérêt d’un tel dépistage chez les enfants ou les adolescents (pour ne point parler des adultes jeunes) qui représentent pourtant un paquet de monde dans la clientèle des ophtalmologistes ;
  • on attend de responsables aussi expérimentés que Fillon et Juppé qu’ils aient des connaissances minimum quant aux modalités requises pour évaluer (en termes de bénéfices, de risques et de coût) quelque procédure de dépistage que ce soit : je n’ai aucune information suggérant que dans les pays où un changement de lunettes ne sert pas de prétexte pour ce dépistage, il y ait plus de glaucomes qu’en France…

Quelle rémunération pour quelle compétence ?

C’est ensuite Fillon qui s’est indigné qu’après dix ans d’études, un médecin ne gagne pas plus qu’un plombier (sic), et je me suis de nouveau étonné qu’on puisse entendre qu’un « homme d’État » censément expérimenté proférer sous forme aussi concentrée une telle salve d’âneries intriquées.

  • Il n’est pas certain que retarder son entrée dans la vie active grâce aux parents qu’on a derrière soi pour payer mérite en sus des privilèges faramineux par rapport à ceux qui ont été obligés de bosser dès l’âge de 16 ans, voire avant [2].
  • Si j’en crois des chiffres déjà anciens (2011) [3], le revenu moyen net par mois d’un généraliste serait de 6835 € net (Le Monde, 12/02/15) ; ce revenu mensuel net s’élèverait à 8845 € pour l’ensemble de la profession médicale. J’ose affirmer qu’il s’agit, toutes choses égales par ailleurs, de sommes énormes : je ne dispose pas de statistiques équivalentes pour les plombiers, mais il suffit de regarder autour de soi – et de discuter avec eux – pour subodorer que leurs revenus sont majoritairement très inférieurs…
  • Qu’il soit commerçant, artisan, libéral, n’importe que travailleur indépendant sait d’expérience ce qu’il en coûte pour s’assurer d’un revenu élémentairement décent. Là encore, il suffit de discuter avec les confrères pour se demander si leur niveau de compétence ou d’information est, en moyenne, proportionné à des revenus aussi démesurés, au terme d’un apprentissage en forme de décervelage dont j’attends encore la moindre preuve qu’il ait significativement évolué depuis Molière [4] et dont les résultats se lisent au travers de l’exaspérante docilité de la profession à l’endroit des plus grossières escroqueries, telles que celle de la « pandémie » porcine [5] [6].

À titre d’exemple parmi tant d’autres susceptible d’inspirer une réflexion sur l’efficacité d’une formation médicale aussi diafoiresque, remarquons que les représentants le plus statistiquement influents de l’espérance de vie prolongée (dont les médecins s’attribuent le mérite sans la moindre preuve) sont des gens nés avant la sécurité sociale et qui, en majorité, sont restés longtemps privés de cette médecine dont on veut nous faire croire qu’elle serait vitale. En revanche, la tendance la plus marquante depuis le développement de la sécurité sociale (avec la médicalisation inhérente), c’est le raccourcissement de l’espérance de vie en bonne santé (qui ne va guère plus loin que 62 ans aujourd’hui) : même si je n’ignore pas qu’elle peut avoir de multiples causes, je n’ai aucune inhibition à affirmer qu’il conviendrait d’examiner sérieusement le rôle des médecins dans cette inquiétante tendance [7]. Toutes problématiques renvoyant, évidemment, à la qualité de la formation [8] et qui sont largement de nature à invalider le propos irresponsable de Fillon sur le niveau de revenus censé récompenser la durée disproportionnée des études médicales [9].

La liberté pour le meilleur mais pas pour le pire

Nos deux opposants sur tout sauf sur l’essentiel se sont ensuite entendus pour proclamer qu’il n’était pas question de toucher à la sacro-sainte « liberté d’installation » des médecins : pourquoi donc, grands dieux, si cette « liberté » n’est concevable qu’avec le soutien indéfectible de la solidarité nationale – déjà tellement menacée (à les entendre) par l’irresponsabilité des pauvres ? Au terme de quelle perversion les membres d’une profession peuvent-ils revendiquer un statut de « libéral » quand ils se voient protégés de tout souci concernant tant la pression de la concurrence que le paiement effectif des actes réalisés – c’est-à-dire, justement, le Charybde et le Scylla de n’importe quel professionnel authentiquement indépendant – au sens administratif du terme. J’ai un ami qui a eu l’idée géniale d’ouvrir une charcuterie dans un quartier « musulman » [10] : aucune solidarité nationale n’est venu l’aider à payer les conséquences prévisibles – et prévues – d’un choix aussi finement mûri…

Retour aux médecins pour assainir la gestion du système ?

Nous avons eu droit ensuite à la revendication indignée d’un retour aux médecins pour une gestion plus saine de notre système de santé, mais qui a malheureusement fait l’impasse sur quelques questions fort gênantes.

  • De quelle formation les médecins tireraient-ils une compétence en matière de gestion : quand la plupart d’entre eux se révèlent désormais incapables de poser un diagnostic de rougeole (je ne parle pas des méningites ou des appendicites…) – c’est-à-dire de garantir un minimum de résultat relativement à la formation qu’ils sont supposés avoir reçue –, au nom de quoi leur faire confiance dans un domaine qu’ils n’ont jamais étudié et alors qu’on vient de justifier qu’ils bénéficient de la solidarité nationale pour les prémunir contre leurs plus grossières erreurs en pareille matière pour autant qu’elles les concernent personnellement ?
  • Par quelle inconséquence peut-on poser comme allant de soi le savoir-faire des médecins en matière de gestion quand, dans même temps, on transfère aux pharmaciens des compétences (sur les vaccinations, par exemple) qui, elles, relèvent indubitablement d’une formation strictement médicale ?
  • Qui a gardé le souvenir que l’hôpital géré sous la responsabilité principale des médecins se portait bien en termes de rationalité économique [11] ?
  • Dans le même ordre d’idées, qui a oublié que lors de la fameuse campagne vaccinale de 1994, on a trouvé des praticiens pour facturer quatre consultations lorsqu’ils avaient vacciné sur la lancée le père, la mère et les deux enfants ? Qui n’a jamais vu des médecins d’Ehpad venir signer en vrac les ordonnances supposées correspondre à des consultations individuellement facturables, sans sortir de leur voiture ni même éprouver le besoin de couper le contact ?
  • Autre exemple permettant de douter que les difficultés actuelles du système se résoudraient par miracle si les médecins étaient seuls maîtres à bord : faut-il rappeler que l’engorgement des hôpitaux (actuellement l’un des symptômes les plus visibles d’une gestion inadéquate) tient aussi à la facilité avec laquelle des médecins de ville – dont on vient de dire qu’ils étaient surpayés – s’y débarrassent de tout ce qui dépasse leurs compétences manifestement très limitées [12]

Le "petit risque"

Hypersensibilité de puceau télévisuel, disais-je en introduction : au spectacle de ces deux-là qui, compte tenu de leur formation intellectuelle et de leur expérience politique, ne pouvaient pas ignorer la nullité de leur argumentation, j’avoue que je me suis senti saisi par un sentiment de profond mépris [13]. Associée à l’expression palpable d’une vertueuse indignation à l’encontre de tous ces pauvres durement accusés de profiter du système (via, notamment, leur souhait indécent de se voir remboursés des « petits risques » [14]), cette effrayante désinvolture d’argumentation révélait que pour l’essentiel, la position de ces « hommes d’État » était arrêtée d’avance et partagée : n’ayant, bien sûr, rien à voir ni avec la santé publique, ni – encore moins – avec la solidarité, elle me faisait penser à cette conviction bien-pensante des patrons d’il n’y a pas si longtemps qui, entre deux manifestations ostensibles de leur piété chrétienne, s’indignaient que l’on ose prétendre limiter à 12 heures par jour (6 à 7 jours par semaine) la durée maximale du travail chez un ouvrier alors qu’à l’évidence, un sujet « en bonne santé » pouvait travailler bien davantage - tandis que les petits enfants, sinon à la merci de parents alcooliques, avaient tout à gagner à mettre leur agilité au service de la mine. L’idée d’une sécurité sociale pour les pauvres les aurait d’autant moins traversés qu’à l’évidence, donc, ces derniers étaient « en bonne santé »… Pourquoi compliquer ce qui va de soi, surtout quand on ne veut pas voir plus loin que les limites de son hôtel particulier [15] ?

Une participation étrangement sélective

Interrogé, dans les jours qui ont suivi le débat, sur sa volonté de réduire les remboursements de santé, Fillon – s’imaginant sans doute adoucir le propos – a juste aggravé son cas : « L’objectif, c’est de regarder s’il n’y a pas, sur certains types de soins, des personnes qui ont des revenus convenables qui peuvent participer un peu plus » (Le Figaro, 29/11/16). Comme on disait dans mon enfance mayennaise (pas très loin du château de Fillon…), « vaut mieux entendre ça que d’être sourd » – surtout chez un homme affichant, lui aussi, sa foi chrétienne et marqué, depuis sa naissance, par un prénom lié à l’ardeur pour « Dame Pauvreté » d’un possédant repenti…

Car ce que notre Grand Seigneur de la Sarthe ignore si manifestement, c’est que le système qu’il prétend défendre, avec l’implacable cruauté du fanatique borné [16], dépense sans compter pour permettre à ceux qui ont des revenus-plus-que-convenables non seulement de « participer » toujours moins, mais de se voir carrément dispensés, grâce à la « solidarité nationale » (via notamment l’Office National d’Indemnisation des Accidents Médicaux [ONIAM]), des obligations de réparation liée à leurs manquements, voire à leurs crimes : les cadres et actionnaires forcément pauvres des compagnies d’assurances après des accidents médicaux aussi peu « fautifs » que des accidents transfusionnels ou des infections nosocomiales, les cadres et actionnaires dramatiquement indigents du BTP à l’endroit des victimes des tonnes d’amiante répandues dans l’environnement [17], les cadres et actionnaires tellement nécessiteux de Big Pharma après des accidents vaccinaux liés à leur incompétence et à leur cupidité sans borne – j’en passe sans doute…

La solidarité à contresens

Je l’ai dit voici déjà longtemps – et le scandaleux discours de nos deux candidats aux primaires de la droite le confirme amplement : par le biais de la sécurité sociale, notre système de solidarité nationale fonctionne désormais à contresens, en permettant de rançonner les pauvres au profit des riches. Que la vieille femme qui a cotisé toute sa vie pour toucher un minuscule salaire lui donnant droit à une retraite misérable se démerde pour aller faire soigner les pauvres dents qui lui restent ou pour réparer la branche cassée de ses lunettes : on a déjà bien assez à faire pour payer, à la place de GSK ou de Sanofi, les millions d’euros nécessaires à l’indemnisation des narcolepsies ou des scléroses en plaques [18], sachant qu’en sus de tout, il faut de toute façon assurer un minimum de soins à ceux – bien plus nombreux – qui, grâce à l’activisme du Pôle Santé et à l’obtusion de la Cour de cassation, ne seront jamais indemnisés. Mais attention, hein ! ils ne sont pas abandonnés à leur misère : ils ont toujours l’option de prier le Saint Patron de Monsieur Fillon…

Sauf erreur de repérage, je crains d’être bien seul dans ce type d’indignation qui ne mobilise clairement pas les médias [19]. Car ceux qui, par habitude de gôche, critiquent le fonctionnement de la sécurité sociale, sont traditionnellement dans une demande de « toujours plus » qui contribue à la propagande d’une médicalisation hors de prix [20] et comme, malgré leurs récriminations, ils sont parfaitement conscients de n’avoir pas trouvé la grande idée pour augmenter significativement les recettes, ils ne contribuent pas beaucoup à l’amélioration du système. Quant au projet qu’on puisse rembourser les lunettes de Mémé sans toucher aux cotisations, voire en les diminuant (les cotisations, pas les lunettes), encore faudrait-il oser le formuler : parce que pour dépenser moins, il faudrait revoir à la baisse [21] la rémunération d’une activité médicale qui, pour l’essentiel, consiste à promouvoir des prises en charge ineptes, à raccourcir l’espérance de vie en bonne santé et à conforter la fortune déjà indécente de Big Pharma – notamment en relayant sa promotion mensongère avec l’enthousiasme des prosélytes dotés d’une formation certes très longue, mais fondamentalement débile [22]...

Merci donc à Fillon et à Juppé de nous avoir montré, avec tant d’indécente inconscience, le vrai visage du système : il est hideux.

Personne n’imagine que quelque représentant que ce soit de la gôche aurait fait mieux : n’en déplaise au Monde diplomatique, « le nouvel esprit du capitalisme », c’est ça, justement.

PS du 20/04/17

Comme la plupart des citoyens, j’ai quelques idées politiques ; mais rien, dans un engagement public justifié par une revendication d’expertise relative à un domaine assez spécialisé [23], ne justifie que je les impose à mes lecteurs. C’est dire que j’avais beaucoup hésité avant de publier cet article inséré dans une actualité politique brûlante, et qu’il m’a encore fallu introspecter de façon freudienne pour essayer de disséquer l’instinct qui me poussait à commenter une actualité apparemment si décentrée par rapport à mon domaine de compétence documentable. L’éclatement, juste postérieur, du scandale (ou plutôt : des scandales) Fillon aide à objectiver rétrospectivement les motifs qui m’inspiraient plus ou moins confusément, en référence à ce que j’ai plusieurs fois désigné comme « les invariants » de notre crise sociétale.

  • Premièrement et s’agissant de données statistiques facilement vérifiables, ce mélange d’impudence et d’incompétence qui a pu conduire le candidat à affirmer sans ciller que les médecins français gagnaient moins que les plombiers.
  • Deuxièmement, l’hypocrisie (ou la bêtise ?) consistant à dénoncer comme intolérables des situations entièrement imputables à la veulerie des politiques [24].
  • Troisièmement et plus encore, l’impudeur pouvant conduire un responsable politique de premier plan (plusieurs fois premier ministre, etc.) à tancer les pauvres qui prétendent obtenir le remboursement du « petit risque » alors que, de son propre aveu [25], il s’est approprié des fonds publics à hauteur de plusieurs centaines de milliers d’euros. Quand je bouillais d’entendre son insupportable mépris de plouto-calotin à l’endroit des prolétaires qui peinent à joindre les deux bouts [26], j’avais très présents à l’esprit les visages édentés de mes vieux interlocuteurs, leur regard bizarrement faussé en raison de lunettes cassées et que l’on n’a pas de quoi réparer, leur difficulté à soutenir une conversation même sommaire faute d’un appareillage auditif adéquat. Mais, dans mon indignation difficilement rentrée, je ne savais pas encore que cet impitoyable tartuffe se faisait offrir – et par par séries – des costumes dont le moindre dépassait en prix le montant annuel de ce que recevaient certains des pauvres auxquels je pensais ; je ne savais pas encore que si pingre qu’il se montrât à l’endroit des va-nu-pieds de la modernité triomphante, il faisait preuve à l’égard des siens d’une générosité d’autant plus exorbitante qu’elle n’était pas financée sur les économies qu’il se targue de ne pas pouvoir faire. Je ne savais pas…

Mais je savais, pour l’avoir déjà dénoncé hors de toute médiatisation, que ces histoires de risque médical – qui avaient naguère inspiré la belle idée de « solidarité nationale » – étaient désormais le moyen le plus sûr à la disposition des goulus pour rançonner ceux qui peinent à se nourrir, avec, cela va de soi, l’assentiment enthousiaste d’un électorat qui porte haut l’étendard d’une valeur où l’on pourrait pourtant discerner une racine de la sécurité sociale : la Charité [27]…

Pour caractériser la perte du sens et l’inversion des valeurs propres à notre société, certains critiques des temps modernes évoquent une « barbarie douce » [28]. Mais lorsque l’on découvre à l’œuvre la monstruosité froide du dénommé Fillon, une question se pose – et elle est angoissante : qu’est-ce qu’elle a de "doux", la barbarie que notre paroissien sarthois promeut avec un aussi inflexible cynisme [29] ?

[1] Les puceaux fatiguent vite : il n’y a qu’Hugo pour se vanter d’avoir fait jouir sa jeune épouse pas moins de neuf fois lors de la première nuit, tout en prétendant qu’il était vierge à ce moment-là. À la différence de l’auteur de ces lignes, ce gars-là avait clairement l’esprit épique...

[2] Lorsque, voici plus de 30 ans, j’achevais mes études de médecine, l’âge moyen d’obtention de la thèse – en principe sésame pour pouvoir s’installer – était de 33 ans (les choses n’ayant pas dû s’améliorer depuis) ; sans difficulté particulière, j’ai obtenu la mienne à 28 ans, avec derrière moi un cursus de mathématiques allant jusqu’au DEA (5 ans), une activité de recherche, la (co-)responsabilité de deux jeunes enfants – et pas de parents pour me financer…

[3] On ne sache pas que, depuis cette date, les autorités se soient montrées particulièrement pingres envers les revendications corporatistes des praticiens.

[4] « Ce sont nos profs qui nous évaluent. Il ne faut se référer qu’à ce qu’ils disent, eux. Si d’autres disent autre choses, il ne faut pas s’y arrêter. (…) utilisation de chaque demi-heure libre pour réciter, répéter, rabâcher. » (Le Monde, 04/07/12).

[5] Comme me le confiait voici à peine quelques jours un confrère qui n’est pas un perdreau de l’année (il est proche de la retraite) : « Chaque fois que quelqu’un de ma famille a un problème médical grave ou un patient qui m’intéresse particulièrement ou pour lequel la gravité me fait douter de ce qui est proposé, je me plonge dans la littérature et, dans 95 % des cas, les traitements proposés ne sont pas fondés ou sont sujet à caution ». Il est rare qu’on gagne près de 9000 € nets par mois quand on fait de la plomberie avec une telle désinvolture…

[6] Une récente revue Cochrane a officialisé les doutes que n’importe quel esprit raisonnable pouvait entretenir depuis des décennies quant à la prise en charge de l’hypertension « faible à modérée » : ajoutée à celle du « cholestérol » – pour ne citer qu’elle –, cela fait un bon paquet de consultations et de prescriptions pour rien – abstraction faite des effets indésirables…

[7] Quant à la population gériatrique dont la longévité nourrit le discours triomphaliste des médecins (alors que, comme je viens de le rappeler, elle se caractérise par la très faible médicalisation dont elle a bénéficié dans ses années de jeunesse), on peut s’interroger sur le rôle actuel de la médicalisation dans la dégradation de sa qualité de vie : n’en déplaise à d’aucuns, je persiste à penser que les anticholestérol et les psychotropes dont la prescription contribue tellement aux revenus indécents de la profession n’ont, pour l’essentiel, QUE des inconvénients à cet âge. Et je ne parle pas des surdiagnostics de cancer…

[8] Il m’a suffi de parcourir en trois minutes la ridicule bibliographie du bestseller de Debré et Even (qui ne craint pas d’inclure le torchecul d’I. Frachon lequel proclame, dès sa page 11, que les cavités du cœur sont « séparées par une valve, la valve mitrale », avant de reprendre, en page 28 et sans un mot de critique, la légende – mise au point par JY. Nau – de la cécité américaine concernant la toxicité des fenfluramines…) pour ranger ledit pavé au chapitre de la maltraitance des forêts à l’instigation d’éditeurs éco-irresponsables. Je renvoie mes lecteurs au Malade imaginaire pour vérifier que l’incapacité de hiérarchiser les sources est la caractéristique la plus saillante du discours diafoiresque. Même ceux des confrères à qui l’on ne peut nier une certaine compétence se signalent par une impuissance quasi généralisée à sortir de leurs idées reçues sur les sujets qu’ils ne connaissent pas : je n’ai presque jamais rencontré de médecin, si éminent soit-il, si fiable soit-il "dans sa partie" (pour parler comme Homais) qui, abordant devant moi le sujet de la vaccination contre l’hépatite B (sur lequel j’ai travaillé des milliers d’heures et eu un accès unique à une immensité de documentation non publique), ait la simple décence de me demander : "t’en penses quoi, toi ?", et alors même que leur information sur le sujet ne dépassait manifestement pas le niveau du Quotidien du médecin".

[9] Quitte à être désagréable, j’ajoute qu’il suffit de six ans pour former un polytechnicien ou un normalien : un minimum de familiarité avec tous ces milieux permet de s’interroger sur l’efficacité comparée d’une formation au moins deux fois plus longue (la norme dans n’importe quelle spécialité médicale) lorsqu’elle est assurée par la faculté de médecine – et par les héritiers de Diafoirus, si démesurément médiatisés qu’ils soient…

[10] Avec les contraintes du politiquement correct, je ne sais ce qu’on a le droit de dire : « musulman », « à dominante musulmane » ?...

[11] Les gaspillages et inepties de gestion étaient simplement moins immédiatement visibles à une époque où les revenus de la sécurité sociale n’étaient pas amputés par un chômage catastrophique – abstraction faite d’autres gaspillages sur lesquels je vais revenir plus bas.

[12] Je parle, bien sûr, en moyenne : il existe, heureusement, des médecins qui connaissent encore suffisamment la médecine pour prendre en charge dans leur cabinet la majorité des vrais malades… Lorsque, par suite de maltraitances providentiellement épargnées aux "lanceurs d’alerte" médiatiques, je me suis trouvé objectivement ruiné, j’ai sérieusement envisagé de m’installer comme praticien, dans une situation qui, grâce à la générosité de la sécurité sociale, m’eût sans doute permis un niveau de vie très supérieur à celui qui m’est resté. Mais si j’étais certain de ne pas faire pire que 90% des praticiens actuels, ce qui m’intéressait était d’égaler le petit nombre de ceux qui travaillaient correctement : malgré les encouragements bienvenus de certains confrères, je me suis dit que j’étais trop vieux pour acquérir rapidement l’expérience pratique qui me manquait pour la simple raison que j’avais fait autre chose dans ma vie professionnelle jusqu’alors.

[13] Selon Le Canard Enchaîné du 30/11/16, les scandaleux revenus que Fillon tire de sa société 2F Conseil (cf. plus bas) seraient justifiés par des honoraires de conférence : sur la base des inepties qu’il peut débiter à un sujet aussi central que la Sécurité sociale, on se demande qui aurait l’idée de payer aussi cher pour entendre l’ancien premier ministre.

[14] C’est quoi, un « petit risque » ? Aller chez le dentiste ? Dans son livre salutaire (The role of medicine) qui brise tant d’idées reçues sur les supposés progrès de la médecine, Th. McKeown ne craint pas d’affirmer que l’art dentaire est probablement l’activité de soins qui, dans l’histoire, a le plus contribué à l’amélioration de la qualité de vie humaine… Allez dire ça dans un système qui réserve la formation de dentiste à ceux qui ont raté le concours de médecine…

[15] Faut-il rappeler que, lançant sa campagne voici trois ans, Fillon n’avait rien trouvé de mieux que de se faire photographier en famille et en toute simplicité devant son château ? Sur les ailes du temps qui passe, la spontanéité d’égoïsme béat et d’inconscience sociale reste indécrottable chez les privilégiés. Soit dit en passant, on peut s’interroger sur l’origine de ce patrimoine immobilier (même si je sais que, dans la région, le prix d’achat - sinon de remise en état et d’entretien - d’un tel bâtiment n’est pas forcément exorbitant) : i/ compte tenu de la précocité de son entrée en politique, il est peu probable qu’il l’ait payé avec les revenus de son travail ; ii/ s’il a utilisé les revenus professionnels de son épouse, on peut s’interroger sur la façon dont elle a fait, compte tenu de la difficulté - notoire en France - de se constituer un patrimoine sur les seuls revenus de son travail ; iii/ si c’est d’héritage qu’il s’agit, on serait-là dans le mode d’enrichissement le plus injuste socialement. Merci au lecteur qui me soufflerait une quatrième option, mais on ne voit rien, pour l’instant, qui justifierait la sourcilleuse superbe du châtelain de la Sarthe à tancer ceux qui, au contraire de lui, n’ont jamais eu d’autre choix que bosser comme des chiens pour essayer de survivre tant bien que mal : ceux qu’on appelait les prolétaires au temps où la lutte des classes existait encore, ou ceux que l’on appelle encore les pauvres dans les pieux milieux pour lesquels Fillon avoue son penchant naturel.

[16] Dans son numéro du 30/11/16, Le Canard Enchaîné détaille la façon assez douteuse dont, depuis son départ du gouvernement, Fillon s’est assuré un revenu complémentaire de près de 18000 euros via une société "de conseil" nommée 2F Conseil : le plombier moyen supposé gagner beaucoup plus que les médecins appréciera...

[17] Au bas mot, 73 kg par habitant, sans compter les importations d’avant-guerre (C. Pessis et coll. Une autre histoire des Trente Glorieuses, La Découverte, 2013 : 48).

[18] Selon un rapport de la Cour des comptes postérieur au présent article (Pourquoi Docteur, 14/12/16), l’ONIAM serait effectivement très peu actif pour récupérer les sommes qui lui sont dues par les compagnies d’assurances ou les laboratoires pharmaceutiques : cette généreuse indulgence d’un Office qui vit aux crochets de la Sécurité sociale s’explique d’autant mieux que l’administration française ne fait preuve, cette fois, d’aucune indulgence lorsqu’il s’agit de forcer les pauvres à payer leurs cotisations. La Cour des comptes ne semble pas s’être encore intéressée à la munificence avec laquelle l’ONIAM use de fonds publics pour rémunérer les avocats privés que l’Office choisit selon des procédures dont la transparence est connue de lui seul...

[19] Ce silence majoritaire des médias est d’autant plus déprimant que cette conclusion à laquelle je suis arrivé par la seule analyse des prétendues "innovations thérapeutiques" (c’est-à-dire en restant exclusivement dans les petites limites de ma compétence documentable) renvoie à un phénomène de large ampleur à l’échelle internationale. Dans son Histoire populaire des États-Unis (Agone, 2003) et sous un titre de chapitre fort évocateur ("Une fiscalité qui enrichit les riches"), Howard Zinn fait remonter aux "dernières décennies du XXe siècle", l’accroissement du financement de la solidarité sur les pauvres, alors que l’impôt sur le revenu - a priori système de redistribution le plus équitable - pèse de moins en moins sur les riches (p.652) : dans les limites de ma compétence, c’est peu ou prou ce que j’essaie d’expliquer depuis des années.

[20] Typiquement lorsqu’ils présentent comme sacrilège qu’en raison d’un prix ahurissant, on ne puisse pas prescrire plus largement la super panacée contre telle hépatite chronique, ou tel génial anticancéreux, ou tel vaccin : que la solution puisse être, plus simplement, de refuser l’autorisation de mise sur le marché à des médicaments qui n’ont donné aucune preuve sérieuse de leur intérêt n’est pas près de les traverser– et ils ne se rendent pas compte que par leurs braillements indignés, ils confortent la position pourtant très contestable des fabricants en accréditant que leurs innovations de merde seraient des miracles sanitaires, et que le génie pharmaceutique a forcément un coût…

[21] Mécaniquement, pas autoritairement : que gagnerait le médecin moyen s’il ne prenait pas en charge l’hypercholestérolémie, l’hypertension « légère à modérée », s’il ne prescrivait que les vaccins qui ont donné un minimum de preuves quant à leur intérêt, s’il ne prêtait pas son concours à des dépistages catastrophiques, et s’il boycottait toutes les recommandations arrêtées par les obligés de ceux qui y ont intérêt, etc. ?

[22] D’autres, bien plus compétents que moi sur cette matière, ont déjà dénoncé les coupables complaisances de la sécurité sociale à l’endroit des médecins (C. Frémont, Adieu Sécu, Le Cherche Midi, 2006) : ils n’ont pas eu droit au même tabac médiatique que le duo Even-Debré, tandis que via les CAPI et autres ROSP, la situation est loin de s’être améliorée dans l’entre temps.

[23] Le vice le plus net de la médicalisation – laquelle est, en gros, le thème central de ma réflexion – c’est de justifier l’empiètement du non-médical (du politique, notamment) par le médical. Et c’est pourquoi, à quelque éthique d’auto-limitation que l’on se tienne, on se voit constamment confronté au risque du débordement. Ainsi, lorsque l’on s’attaque au mésusage contemporain de l’expertise, on peut partir du technico-scientifique en montrant preuves en main que les prétendus experts n’y entendent rien (et que ce n’est pas pour leur compétence qu’ils ont été sélectionnés par les décideurs) ; mais il est parfois utile, voire nécessaire, de se concentrer sur l’influence politico-économique desdits experts pour en montrer les faiblesses (il était difficile, par exemple, d’analyser l’escroquerie de la « pandémie porcine » en ignorant ses motivations lucratives). Dans ce second volet de la critique, on est forcément plus fragile d’un point de vue épistémologique : c’est ainsi que je suis fréquemment amené à dénoncer le coût financier de telle ou telle médicalisation, alors que je suis tragiquement conscient de mon incompétence en matière d’économie. Quand on s’adonne à ce genre de job, on est constamment dos au vide – et c’est ravageant (surtout pour quelqu’un dont l’épistémologie s’est constituée au contact des mathématiques dites « pures »).

[24] L’allongement des listes d’attente chez les ophtalmologistes, qui avait servi aux deux candidats de porte d’entrée pour aborder la santé et la solidarité nationale, relève de mesures administratives simples (parfaitement validées par l’expérience étrangère), consistant à retirer aux médecins le monopole de la prescription de lunettes.

[25] Et indépendamment de la façon dont pourra évoluer la judiciarisation des scandales qui lui sont désormais attachés.

[26] L’impératif de laïcité - qui ne doit rien aux calotins - permettant à ces derniers de mimer l’héroïsme dès lors qu’ils affectent de réintégrer dans le débat public des dévotions personnelles pourtant cruellement démenties par leurs comportements.

[27] Évidemment pas celle qui consiste à distribuer quelques miettes avec condescendance : mais celle qui conduit à traiter son Prochain avec une déférence inspirée de l’amour que l’on porte à Dieu.

[28] J.P. Le Goff. La barbarie douce. La Découverte, 2003.

[29] Et qu’est-ce qu’elle a de plus réconfortant que celle prophétisée par G. Orwell ?


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