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Affaire Levothyrox : qui doit vomir et sur qui ?

samedi 21 octobre 2017 par Marc Girard

RÉSUMÉ – Dès juin 2011, lors d’une émission télévisée de bonne audience, on décrivait textuellement la politique française des génériques comme une « catastrophe », en pointant notamment ses conséquences dommageables en termes de bioéquivalence d’une part, de qualité pharmaceutique d’autre part ; on y évoquait également les risques d’une surprescription chez des gens qui n’avaient nul besoin d’être traités. Dans ses développements actuels (automne 2017), l’affaire Levothyrox illustre les défaillances d’une pratique médico-pharmaceutique qu’on n’a cessé de dénoncer, notamment sur le présent site : nullité du personnel de la pharmacovigilance française, corruption des agences sanitaires, amateurisme des juges et des avocats censément « spécialisés », hystérie des associations, incompétence des journalistes. On termine une fois encore sur les conditions sociétales qui rendent compte d’une médicalisation aussi préjudiciable à la santé publique et, rappelant la surreprésentation inexpliquée des femmes dans les victimes d’un acharnement professionnel sur un organe comme la thyroïde a priori peu sexué, on propose de lire les événements actuels comme nouvelle démonstration de la brutalité misogyne qui travaille la médecine occidentale depuis des siècles.

Table des matières

  1. Introduction
  2. Les génériques
  3. La pharmacovigilance
  4. La réglementation
  5. La judiciarisation
    • Magistrats
    • Avocats
  6. Les associations
  7. La médicalisation
  8. La brutalisation

Introduction

Me remonte par la bande qu’un certain nombre de fidèles s’étonnent de ne pas avoir encore vu abordée la question du Levothyrox sur le présent site, pourtant tenu par un éminent (si ! si !) spécialiste de pharmacovigilance. Illusion d’optique : tous les éléments utiles à l’intelligence de cette histoire démesurément médiatisée ont bien été évoqués par l’éminent Dr Girard, et parfois depuis fort longtemps.

Démonstration par l’exemple.

Les génériques

Ma première prise de position publique sur la question des génériques remonte à une émission C dans l’air enregistrée le 10/06/2011 : à cette époque, qui – surtout chez les plus intransigeants critiques de Big Pharma dont je me targue de faire partie – osait mettre en cause la bien-pensance « contestataire » accréditant qu’on avait trouvé là LE moyen de contrecarrer l’incoercible gloutonnerie de l’industrie pharmaceutique ?

De fait, c’est peu dire que, dans cette émission heureusement enregistrée par un fidèle (donc parfaitement visionnable par mes lecteurs), j’apparais en minorité face à trois intervenants assez représentatifs des instances qui occupent actuellement l’espace médiatique dans une affaire telle que celle du Levothyrox : un éminent représentant du monde académique (F. Chast), un bouffon de la contestation opportuniste (Ph. Even) qui n’a jamais peur de parler avec autorité [1] de ce qu’il ne connaît manifestement pas, une journaliste « médicale » (S. Cabut) à l’époque employée par un grand journal de gôche (Libération) [2], depuis lors passée au service d’un grand-journal-tout-court (Le Monde) [3].

Sans que son invraisemblable propos ne soulève la moindre indignation de mes deux autres interlocuteurs, on va entendre de F. Chast que « Les génériques sont une très bonne chose pour les patients (…). Ils sont un formidable stimulus, un formidable aiguillon pour développer une recherche de qualité » (Partie I, 15’ : c’est moi qui souligne) [4]. Avec son habituelle propension au doute cartésien et à la vérification, Even va confirmer (« c’est tout à fait vrai ») que les génériques contribuent au plus grand bien de la sécurité sociale – en déplorant simplement qu’ils ne soient pas vendus encore moins cher [5].

En opposition assumée à ce consensus de mes interlocuteurs sur le fond, mon propos va se développer dans une triple direction.

  • Les normes de bioéquivalence gouvernant l’autorisation des génériques posent des problèmes thérapeutiques qui peuvent être graves. C’est, dis-je, comme passer d’un jour à l’autre et à l’insu du consommateur, d’une bière à 8° à un vin à 12° : si le consommateur « ne voit pas la différence, je vous garantis que les flics la verront ». Mais, ajouté-je finement, « il n’y a pas de flics à l’AFSSAPS » (Partie I, 22’35)… Ces problèmes de bioéquivalence sont, comme par hasard, le starting point du scandale actuel autour de Levothyrox…
  • La promotion des génériques est une « catastrophe » (Calvi me faisant répéter ce mot manifestement incongru à l’époque), dont le résultat est d’avoir « tiré vers le bas » les exigences traditionnelles de la qualité pharmaceutique. Pourtant toute récente à l’époque, l’affaire Médiator – tiens donc – a « complètement dissimulé » la gravité de ces problèmes, lesquels devraient appeler « une lecture politique » (Partie I, 12’17) – et non pas médiatique. Cette dégradation des exigences de qualité pharmaceutique peut aussi se traduire par de nouveaux effets indésirables – tiens donc (Partie I, 22’). Bref, c’est « la philosophie même du générique qui est perverse », car elle se solde par un « délitement » de la qualité (Partie I, 22’30). Il va de soi que mon analyse – datée de juin 2011… – n’a RIEN à voir avec les problèmes actuellement posés par Levothyrox : la preuve, c’est qu’aucun des médias tellement à cran sur cette histoire n’a éprouvé le besoin de m’inviter pour commenter l’actualité à la lumière de mes anciennes prédictions [6]…
  • Les problèmes graves, potentiellement mortels (Partie I, 28’), liés à un tel délitement de la qualité pharmaceutique servent aux responsables de prétexte pour revoir les normes à la baisse sous la menace de pénurie médicamenteuse. Or, cette menace de pénurie, loin d’être liée à des besoins thérapeutiques réels, tient en fait à une « surconsommation » justiciable, elle aussi, d’une lecture « politique » qui devrait viser à démasquer les déterminants de la « médicalisation » (29’11). Globalement, « on a déprofessionnalisé l’industrie pharmaceutique et on a fait croire qu’on pouvait remplacer l’éthique par une réglementation profuse qui s’avère constamment prise en défaut » (29’35). Quelques jours après, le 08/07/11, je dénonçais sur mon site « une réglementation inefficace légitimant sa profusion de sa constante inefficacité, pour justifier ensuite les passe-droits qu’appelle cette profusion démentielle » : n’en déplaise à Even, on était bien pile sur « la question » de fond – et on y est toujours plus de six ans après [7].

La pharmacovigilance

Depuis ma thèse de médecine, en 1983, jusqu’à aujourd’hui, je n’ai cessé de dénoncer – en la documentant par des exemples précis – la nullité crasse de la pharmacovigilance française. Outre de nombreuses contributions dans la littérature professionnelle, cette continuité de dénonciation s’est notamment traduite, à l’usage du public profane, par un article publié en 1987 dans la revue La Recherche (185:234-241) alors éminente, par de nombreuses expertises judiciaires plus ou moins médiatisées (dont celle où je dénonçais « l’âge de pierre informatique » de la pharmacovigilance française : APM, 14/11/2002), par des interviews ou conférences, ainsi que par de nombreuses contributions postées sur le présent site.

Cette nullité de la pharmacovigilance française se traduit tout particulièrement :

  • par la bêtise ravageante des « méthodes » supposées formaliser l’analyse de la causalité (et dont les principaux auteurs sont inscrits au panthéon du REVAHB), qui faisait justement l’objet de ma thèse [8] ;
  • par une tragi-comique incompétence dans la gestion des séries (la nullité informatique des organes de la pharmacovigilance n’en étant qu’un symptôme parmi les plus désopilants) [9]. Dans un champ de données caractérisé par une énorme sous-notification, il suffit de la moindre médiatisation plus ou moins téléguidée pour créer l’illusion d’une épidémie : lorsque, dans un système de déclaration spontanée, le taux d’effets indésirables notifiés à la pharmacovigilance ne dépasse pas 1/1000 (et souvent bien moins), et qu’une médiatisation contribue à ce que les observations de 5 patients sur 1000 sortent de l’ombre, nos grands experts accréditent qu’une incidence ainsi multipliée par cinq serait constitutive d’une catastrophe sanitaire, alors qu’en fait, même en arrondissant à deux décimales, 100% (995 patients sur mille) du phénomène en question est resté hors de portée ;
  • par une incapacité déprimante (dont l’affaire Levothyrox est la parfaite illustration) à discriminer entre le significatif et l’anecdotique. Cela devrait faire partie d’un savoir-faire élémentaire que de distinguer au premier coup d’œil (ou presque) l’anecdotique fonctionnel (qui empoisse toutes les alertes de pharmacovigilance médiatisées : nez bouché, maux de tête, nausées, troubles du transit, démangeaisons, fatigue, douleurs profuses, chronicité des troubles bien après l’arrêt du médicament suspecté [10]…) du cliniquement intriguant. Cela devrait être la spécialité clinique propre au job de repérer les sémiologies évocatrices du tableau intercurrent NON lié à un médicament [11], [12]. N’en déplaise aux Rivasi et autres braillards démagogues, le médicalement significatif appelle un minimum de caractérisation sémiologique qui n’a justement rien à voir avec le spectaculairement profus. On peut poser comme règle heuristique de diagnostic iatrogène que plus les symptômes sont nombreux et variés, moins ils ont de chances d’avoir une signification pathologique [13] : le problème, c’est qu’en parallèle, les doléances médicalement peu vraisemblables attirent les journalistes idiots [14] ou les politiques pervers qui, fugitivement sortis des privilèges exorbitants conférés par leur fonction, aiment à accréditer qu’il y a encore place dans leur cœur pour compatir aux souffrances du bon peuple – pourvu, cela va de soi, que celles-ci n’aient rien à voir avec la souffrance au travail (tapoter la main des hypocondriaques les plus hystériques est médiatiquement plus rentable, et politiquement moins risqué, qu’imposer des limites aux patrons). Une autre règle heuristique, largement confirmée par l’expérience, c’est que plus un médicament est correctement indiqué médicalement, moins ses effets indésirables sont bruyants (on parle, bien sûr, en moyenne) : le tapage médiatique autour de Levothyrox est aussi un indicateur intéressant de la fréquence avec laquelle ce médicament a été prescrit à mauvais escient ;

Dans ses excès médiatiques et procéduraux (cf. plus bas), l’affaire Levothyrox illustre que ce n’était pas un hasard que (n’en déplaise à Rivasi, Bapt ou autres promoteurs de la « démocratie sanitaire ») les fabricants aient été les plus ardents demandeurs de la prise en compte des notifications faites par les patients : parfaitement illustrée par l’espèce, la raison en est simplement que plus on est de fous, plus on rit, moins on y retrouve ses petits – et donc plus on éloigne l’éventualité d’une décision motivée sur une évidence pharmaco-épidémiologique raisonnablement établie (rappelez-vous la gestion attentiste du dossier Pandemrix, ou le « petit quelque chose » qui continue d’arracher des cris de joie aux plus cinglé(e)s du REVAHB)…

La réglementation

Quand on attend toujours la moindre explication scientifiquement plausible et réglementairement appropriée à la brutale disparition de toute formulation du vaccin DTP, on ne peut que s’étonner de la facilité – et de l’inconséquence – avec laquelle l’administration française ordonne – au prix d’un bordel organisationnel indescriptible – le retour immédiat à une ancienne formulation, comme si l’introduction de la nouvelle n’avait obéi à rien d’autre qu’un coup de tête passager, indépendamment de toute la réglementation en vigueur. On peut d’autant plus s’interroger que l’administration ordonne cette volte-face tout en soutenant dur comme fer que rien, dans les notifications qui lui sont parvenues, n’évoque le moindre défaut de la nouvelle formulation : « aucun effet indésirable d’un type nouveau, qui serait spécifique de la seule nouvelle formule, n’a été retrouvé » (RTL, 12/10/2017). S’il n’existe aucun problème avec la nouvelle formulation, pourquoi donc retourner à l’ancienne, malgré l’effrayant désordre logistique et médical consécutif à un tel revirement ?

Quiconque a un minimum de familiarité avec les mœurs de notre administration sanitaire reconnaît-là l’influence de la pharmacovigilance française (cf. plus haut) [15] sur ce discours administratif schizophrénique (dont l’affaire des myofasciites a fourni l’une des plus hilarantes illustrations) : « il n’y a rien, mais pour le même prix, il pourrait y avoir quelque chose - et inversement... ». Tout à leur obsession de se voir reconnus, les jobards qui ont pris la tête des « associations » entendent la deuxième partie du discours (« il pourrait y avoir quelque chose ») et n’ont plus que leur conviction dépitée d’avoir « joué le jeu » lorsque, au moment de passer aux choses sérieuses, on leur rappelle qu’il n’y a vraiment « rien » (et qu’ils n’avaient qu’à pas vouloir flirter avec les « experts » si, après quelques bisous anodins, ils n’étaient pas disposés à tout avaler).

Peu subtil mais terriblement efficace, ce jeu d’incompétence et de cynisme renvoie évidemment à la culture du narcissisme où les interlocuteurs de l’administration sont tellement obsédés par leur désir de reconnaissance qu’ils en perdent toute capacité d’auditer le discours des autorités [16] à l’aune d’une élémentaire exigence intellectuelle de cohérence. Il renvoie également au lièvre que j’avais soulevé à C dans l’air à propos d’une réglementation « constamment prise en défaut » (Partie I, 13’) rendant compte, par exemple, que quels qu’en soient les risques, l’administration aille jusqu’à inciter les fabricants à s’affranchir des normes au respect desquelles elle devrait pourtant veiller avec l’intransigeance d’une instance de contrôle (Partie I, 14’) : je n’ose imaginer la réaction desdites autorités dans n’importe quelle situation autre que celle de Levothyrox, où un fabricant ayant fait enregistrer une nouvelle formulation pharmaceutique (pour traiter une pathologie aussi peu anodine que l’insuffisance thyroïdienne) reviendrait à l’ancienne quasiment d’un jour à l’autre (et sans offrir la moindre garantie d’un approvisionnement suffisant) ! Une telle inconséquence est certes en rapport avec l’incompétence, mais également avec le parfait cynisme d’autorités qui, à l’exact opposé de ce que je plaidais à C dans l’air (Partie I, 29’35), n’ont aucune exigence éthique derrière la réglementation qu’ils ont pourtant mise en place, de telle sorte qu’ils peuvent l’ignorer sur un claquement de doigts en fonction des opportunités du moment.

La judiciarisation

Magistrats

Quand on a vu comme moi des juges « spécialisés » ignorer tout autant ce qu’est une autorisation de mise sur le marché qu’une « obligation » vaccinale ou un essai clinique, incapable de déchiffrer (je ne dis pas : de comprendre) une demi-ligne d’une réglementation profuse étalée sur des milliers de pages rédigées en anglais, et s’en remettre, sur les questions techniques, à des « assistants spécialisés » – entendez : des professionnels de santé ratés ou fainéants, bons à rien et mauvais en tout –, on peut se demander sur quoi peuvent déboucher des « perquisitions » dans des problématiques pharmacocinétiques et galéniques éminemment pointues où les vrais experts se comptent sur les doigts d’une main et ont tous plus ou moins partie liée avec les fabricants [17].

Certes, je n’ignore pas – pour l’avoir entendu de mes propres oreilles – que le Pôle santé de Marseille se targue d’éviter « les usines à gaz » affectionnées par leurs homologues parisiens. Mais je n’ai aucune connaissance des réussites du Pôle marseillais dans la répression de la délinquance médico-pharmaceutique et suis bien obligé d’observer que, pour l’instant au moins, l’action des magistrats se limite à une gestuelle d’instruction (perquisitions…) qui n’engage à rien tout en excitant les journalistes et en donnant aux associations l’impression qu’on s’occupe d’elles.

Avocats

Hormis le désopilant spectacle d’un avocat néophyte quoique ancien juge d’instruction dont le CV se limite à avoir lamentablement planté les plus énormes instructions sur les problèmes de santé publique (amiante, sang contaminé, hormone de croissance, guerre du Golfe, vaccination contre l’hépatite B…) malgré les moyens relativement conséquents qui étaient mis à sa disposition, l’attention médiatique se focalise sur une autre avocate dont le principal titre à s’occuper de l’histoire semble être de souffrir elle-même d’insuffisance thyroïdienne – ce qui renvoie déjà à une certaine éthique du job. Conception également marquée par un talent incontestable pour médiatiser une simple gestuelle de procédure centrée sur des actes préliminaires à la portée de n’importe quel imbécile (assignations, dépôt de plaintes), mais désespérément vides du moindre contenu juridique et reflétant, au contraire, une inquiétante ingénuité relativement à la complexité technico-réglementaire de l’espèce : ça impressionne sûrement les journalistes et ceux qui s’estiment victimes de clamer qu’il y aurait « abus de position dominante (…) puisque le laboratoire refuse de revenir à l’ancienne formule » (20 Minutes, 25/09/17 : c’est moi qui souligne), mais décrypté à l’aune d’une élémentaire connaissance de la réglementation pharmaceutique, ce type de propos laisse surtout penser que notre avocate – qu’on n’a pas souvenir d’avoir jamais croisée sur le front de la moindre affaire sanitaire significative – ne sait pas encore que les décisions en matière de formulation pharmaceutique ne sont pas celles du fabricant, mais des administrations sanitaires… Sur la base d’une telle inculture technico-réglementaire [18] et compte tenu de ce qu’on croit savoir de la capacité moyenne de l’avocat moyen à caractériser en droit comme en fait les problèmes de dommage corporel, de responsabilité médicale ou d’infraction pharmaceutique [19], on se dit que le fardeau consistant à reproduire les mêmes écritures à l’usage de quelques centaines de plaignants [20] ne doit pas être bien lourd et que, à ce prix-là, même des honoraires très moyens doivent garantir un certain pactole – évidemment sans la moindre obligation de résultat. C’est comme ça – on l’a déjà vu – qu’on finit par s’habiller en Chanel après s’être payé un hôtel particulier…

On n’a pas la notion que l’Ordre des avocats soit nettement plus efficace que celui des médecins pour limiter les dérives dont ces questions médico-légales offrent désormais une formidable illustration. On croit même voir chez le premier une préoccupante tolérance à l’endroit d’un dilettantisme professionnel qui, toutes choses égales par ailleurs, amènerait de toute façon – sanction ordinale ou non – de gros soucis chez un médecin : on peine à envisager un toubib qui enchaînerait indistinctement des actes de psychiatrie, d’obstétrique, d’anesthésie, d’urologie, de neurologie et d’orthopédie, alors qu’il n’est pas rare de voir des avocats qui lancent sans broncher des procédures civiles, pénales, administratives ou de sécurité sociale, concernant tout autant des divorces ou autres affaires familiales, des conflits ou accidents du travail, des agressions, des litiges immobiliers ou de voisinage, des accidents de la voie publique – ou des accidents médicaux [21]… Big Pharma n’a pas le monopole des atteintes à l’éthique.

Symptôme hallucinant des initiatives prises par certains avocats qui ne doutent de rien : on apprend par la presse que des plaintes auraient été déposées contre des sites de vente en ligne (Le Parisien, 13/10/17). Sans y croire en son temps, j’avais lu, voici quelques mois dans une presse locale, qu’un pauvre toxicomane s’était rendu à la gendarmerie pour se plaindre que la drogue qu’il venait d’acheter à son dealer n’avait pas la qualité attendue…

Les associations

J’ai déjà consacré une certaine énergie à dénoncer le jeu trouble (exacerbé par les médias et les parlementaires démagogues) des associations de patients ou de victimes. Celles qui se constituent sous le prétexte de Levothyrox ne sont certainement pas de nature à modifier les analyses déjà formulées à propos, entre autres, du REVAHB ou l’association E3M.

La médicalisation

Cela n’a été révélé au bon peuple que depuis peu (Pourquoi docteur, 19/08/16), mais on pouvait y penser bien avant (NEJM, 2012 : 10.1056/NEJMoa1203208) [22] : des millions de personnes sont soignées pour leur thyroïde sans la moindre raison. La dernière histoire venue à ma connaissance concerne une personne dont la thyroïde, une fois ôtée, s’est révélée totalement saine à l’anatomo-pathologie, mais dont l’information préalable n’a comporté aucune mise en garde concernant cette éventualité d’une intervention pour rien, aucune mention non plus des inconvénients liés un traitement par Levothyrox – et qui se retrouve en sus avec une paralysie de corde vocale particulièrement bienvenue chez quelqu’un exerçant le beau métier d’enseignante… La première partie de cette histoire s’appelle « surdiagnostic », qui concerne bien d’autres domaines : cancers du sein, de la prostate, épilepsie, etc. [23] La seconde partie de l’histoire s’appelle « iatrogénie ». Et la morale de l’histoire, c’est le consentement informé garanti, comme chacun sait, par le code de la santé publique…

La brutalisation

Comme (sauf quand on s’appelle Even) on ne peut pas parler de tout, je n’ai pas beaucoup traité les questions relatives à la thyroïde dans mes écrits antérieurs. Cependant et malgré mon incompétence clinique assumée sur le sujet, j’avais quand même tenu à évoquer le problème, au moins en passant, dans mes travaux sur la brutalisation du corps féminin – pour la simple raison qu’il sautait aux yeux du moins informé. À la différence de certains organes-cibles (sein, utérus) des brutalisations gynécologiques ou obstétricales, la thyroïde n’est pas a priori un organe « genré » : pourquoi, néanmoins, celle des femmes est-elle à ce point plus médicalisée que celle des hommes ? Dans la série du New England Journal of Medicine évoquée plus haut, sur une population de 3 789 patients ayant fait l’objet de biopsies thyroïdiennes, 82% (soit quatre sur cinq) étaient de sexe féminin : pourquoi ?

Récapitulatif

  1. L’affaire Levothyrox s’inscrit dans la logique d’une politique de génériques que j’ai depuis longtemps qualifiée de « catastrophe ».
  2. Elle illustre, comme d’habitude, l’incompétence crasse de la pharmacovigilance française, ainsi que la lamentable duplicité d’autorités sanitaires empêtrées dans une réglementation profuse qu’elles sont incapables de faire respecter et dont l’ineptie transparaît des inimaginables résultats auxquels elle conduit.
  3. Elle ouvre un nouveau chapitre, qui promet d’être une fois encore délicieux, relativement à la judiciarisation du problème posé, avec des magistrats peu susceptibles d’avoir la moindre compréhension des problèmes médico-légaux soulevés par l’espèce, des avocats plus portés aux effets de manche qu’à une caractérisation juridiquement fondée de la situation, et des associations infiltrées par les plus braillards, sinon les plus malades.
  4. Par-delà l’évidence d’une dégradation effrayante d’exigences séculaires en matière de qualité pharmaceutique, la médiatisation de l’affaire Levothyrox masque l’essentiel, à savoir que des millions de personnes font l’objet d’une médicalisation lourde et coûteuse sous le fallacieux prétexte de problèmes thyroïdiens qui n’ont jamais existé. À elle seule (si elle était la seule !), cette dérive quasi criminelle devrait justifier un impitoyable examen de conscience chez les professionnels de santé, ainsi que la huée du premier ministre qui n’a pas craint de présenter comme un préoccupant problème de santé publique que dix décès en dix ans aient été imputés (pas forcément à juste raison) à la rougeole.
  5. Si la question du surdiagnostic, qui rend compte de millions de traitements pour rien, commence d’émerger vaguement, je n’ai pas la notion que beaucoup de commentateurs se soient émus qu’en cette espère comme en bien d’autres, ce surdiagnostic concerne une écrasante majorité de femmes : dans la mesure où l’on ne sache pas que, par contraste avec le sein ou l’utérus, la thyroïde soit une spécificité anatomique des femmes, l’affaire de Levothyrox ajoute un chapitre supplémentaire à mon travail sur « la brutalisation du corps féminin dans la médecine moderne ».

Conclusion

Il est exact qu’occupé à autre chose et pas particulièrement compétent en endocrinologie, je me suis longtemps abstenu d’intervenir publiquement sur l’affaire Levothyrox. Mais les fidèles lecteurs qui se sont plaints de mon « silence » peuvent désormais constater sur pièces qu’existait sur mon site tous les éléments utiles à l’intelligence de l’histoire – moyennant une série d’interventions publiques dont la plus ancienne remonte désormais à quelque 35 ans.

Pareille antériorité dans la dénonciation d’un système dont l’indignité se démasque chaque jour davantage (et encore plus depuis la promotion d’Agnès Buzyn) pourrait conforter dans leur ostracisme les gens comme Dominique Dupagne (ou certains visiteurs de sites amis) qui clament à qui veut l’entendre que ma spécialité la mieux constituée, ce serait de « vomir » sur tout le monde. Une autre façon – à mon avis plus intelligente – de poser le problème serait de se demander à quel moment et sur quoi j’aurais pu avoir tort de « vomir » : et de s’interroger, par voie de conséquence, sur l’aspect émétisant [24] du système que je dénonce, lequel inclut les plus obstinés de mes contradicteurs au service, conscient ou non, du système en question.

Trêve de polémique, au terme d’un article dont la relative technicité a pu désarçonner certains de mes fidèles : j’ai gardé pour les remonter le trait d’humour imparable permettant de faire le lien entre le scandale Levothyrox et la problématique d’obligations vaccinales qui a absorbé une bonne part de mon énergie tous ces derniers temps.

« La sûreté des vaccins est garantie à la fois par l’exigeante procédure de mise sur le marché et la qualité du système de pharmacovigilance français [25], [26]. »

Dans l’histoire de la place de Grève, il a dû y avoir un tas de misérables qui se sont fait salement écarteler pour bien moins que ça….

[1] Au cours de cette émission, après avoir posé sans aucun motif convaincant que tous les autres, sauf lui, étaient « à côté de la question », Even va prophétiser qu’avant longtemps, « ça n’existera plus, les génériques » (Partie I, 20’). Plus pertinent dans la prospection, généralement on meurt – mais pas dans les médias…

[2] Et, à ce titre, collègue de l’insurpassable Éric Favereau.

[3] Le hasard fait que le jour même où je me lance sur le présent article, je commence La pensée tiède dont l’auteur, P. Anderson, caractérise le site du Monde « par des accroches plus imbéciles et des publicités plus débiles qu’un tabloïd américain » : depuis la parution de ce libelle en 2004, il faudrait ajouter à cet impeccable descriptif « une bande de « décodeurs » qui n’ont peur de rien, et surtout pas de déconner »…

[4] On relève que ce discours émane du seul pharmacien présent sur le plateau (président honoraire de l’Académie nationale de pharmacie), c’est-à-dire, en principe, de celui qui devrait être le plus sensibilisé (et sensibilisant à l’endroit du public) aux graves problèmes de qualité pharmaceutique posés par ces génériques. D’ailleurs, dit-il, dans 5 ans, on verra les Indiens développer des génériques « tout aussi compétitifs que ceux qui viennent de Californie » : demandez aux dirigeants de Ranbaxy et aux responsables américains qui ont interdit l’importation de leurs produits… C’est ce genre de perle détectable par le seul effet du recul chronologique qui confirme que l’obsession de l’actualité promue par les médias interdit toute critique sérieuse du système.

[5] En limitant le débat à une baisse de coût qu’il voudrait encore plus importante, Even illustre que malgré son habituelle arrogance (et nonobstant le désopilant rapport « sur la refonte du système français de contrôle de l’efficacité et de la sécurité des médicaments », qu’il a cosigné avec B. Debré en 2011), c’est bien lui qui est « à côté de la question », laquelle relève fondamentalement de la qualité pharmaceutique à laquelle il ne comprend rien…

[6] N’ayant pas la télé, j’ignore si ceux qui ont catégoriquement prophétisé la fin des génériques continuent, eux, d’être invités sur les plateaux…

[7] L’interrogation sur le seul mot « médicalisation » ramène pas moins de 85 articles publiés sur mon site (soit, en moyenne, presque un par mois depuis l’ouverture dudit site, qui ne parvient décidément pas – on se demande bien pourquoi – à séduire les promoteurs des médecines douces/ alternatives/ holistiques/ homéopathiques tellement prompts à se présenter en contestataires du complexe médico-industriel…

[8] Ce qui n’allait pas forcément de soi à un moment où J. Dangoumau, le premier auteur de la méthode « française » d’imputation des effets indésirables, était en train de devenir le numéro un de l’administration sanitaire et qu’il allait profiter de ses nouvelles responsabilités pour imposer par voie réglementaire la « méthode » dont j’avais précisément analysé l’indigence scientifique.

[9] J’ai vu les forces vives de la pharmacovigilance mobilisées de toute urgence à la suite de deux ou trois notifications sans aucune gravité et manifestement anecdotiques, quand on attend toujours la moindre explication plausible au quadruplement sur moins de dix ans du nombre de scléroses en plaques dans notre pays…

[10] Il va de soi que, comme toujours en médecine, il y a des exceptions d’espèce : quand on se perfore l’estomac après ingestion ponctuelle d’un anti-inflammatoire, ça peut prendre un certain temps à cicatriser, voire entraîner de redoutables complications. Idem quand on se fait un syndrome de Lyell après une prise médicamenteuse pourtant très limitée dans le temps.

[11] Lors de la campagne scolaire des années 1990, les responsables – dont les héros du REVAHB – sont restés impassibles devant les centaines de troubles neurologiques ou auto-immuns gravissimes, voire mortels, provoqués chez les enfants par les vaccins contre l’hépatite B, mais ils ont déclenché toutes les sirènes d’alarme disponibles quand, à la suite d’une médiatisation maladroite, il s’est produit, avec une spécialité nouvellement introduite, une petite épidémie de malaises neuro-végétatifs banals chez des gamines impressionnables, promptes à tomber dans les pommes devant le spectacle, inhabituel à l’école, d’une blouse blanche brandissant une seringue.

[12] Les quelques personnes qui m’ont personnellement contacté à propos de Levothyrox présentaient une sémiologie nettement plus évocatrice d’un imaginaire du corps que d’une complication pharmacologique ou endocrinienne en rapport avec ce médicament…

[13] À l’instar des vieux cliniciens qui disaient "un malade qui a mal aux reins n’a rien aux reins" (car peu de gens ont une notion précise de la véritable localisation anatomique des reins), on pourrait poser sans cynisme : "un médicament mal toléré de partout chez un patient donné est un médicament qui ne pose aucun problème de tolérance chez le patient en question."

[14] Toujours portés sur des titres dont l’excès devrait pourtant parler de lui-même (ceux qui suivent concernent d’autres médiatisations récentes) : « je suis passée à deux doigts de la mort » ou « mon corps est une épave »…

[15] La raison historique de cette proximité mentale en est que la modernisation de notre administration sanitaire s’est faite, au tout début des années 1980 et comme on l’a rappelé voici un instant, sous la houlette de J. Dangoumau qui se trouve également avoir été le maître à penser (n’ayons pas peur des mots…) de notre belle pharmacovigilance. La suite s’interprète sur le long terme dans le contexte de cette tendance très française qui consiste à recruter un personnel de vassaux dotés de responsabilités considérables quoique totalement décadrées par rapport à leurs compétences documentables.

[16] Si seulement l’Instance suprême – Papa, quoi – voulait bien reconnaître que j’ai raison : j’aurais moins besoin de noyer le vide de mon existence dans les prises en charges (para)médicales ou pharmacologiques…

[17] À toutes fins utiles et pour éviter le énième procès en arrogance, je crois utile de préciser que je ne me tiens pas du tout pour un « expert » en ces matières totalement étrangères à la formation médicale : quoique objectivement supérieur à une moyenne proche de zéro dans la profession (demandez à Even…), mon minuscule savoir sur le sujet tient aux confidences écoeurées qui m’ont été faites, sous couvert de secret, par certains de ces « vrais » experts – qui n’étaient pas médecins.

[18] Même remarque concernant "la mise en danger de la vie d’autrui" (AFP, 24/10/2017) : dans la mesure où l’on ne sache pas que les fabricants débarquent dans les officines pour distribuer leurs spécialités à la bonne franquette, on se dit que si "mise en danger" il y a, il doit y avoir aussi quelques complicité chez l’autorité de tutelle qui a accordé l’autorisation de commercialiser... Mais il y a manifestement des avocats spécialisés qui semblent ne pas connaître ce qu’est une "autorisation de mise sur le marché" - et connaître encore moins la façon dont on l’obtient...

[19] Chez divers avocats qui aiment à s’emparer des scandales médicamenteux, la pratique se généralise de s’associer à des médecins pour rassurer le chaland : il suffit d’en avoir connu quelques-uns, ou d’écouter Philippe Even, pour se faire une idée de leur crédibilité en matière pharmaceutique – dont on répète qu’en France du moins, elle est parfaitement étrangère à la formation médicale.

[20] Surtout quand on pousse le souci de l’individualisation à réclamer la même indemnisation "forfaitaire" pour tous les plaignants (Science et Avenir, 24/10/17)...

[21] Encore récemment, j’ai été contacté par un avocat qui voulait lancer des actions civiles à la suite d’accidents qu’il imputait au vaccin contre l’hépatite B : n’avoir aucune notion de l’énorme jurisprudence accumulée depuis 20 ans dans ce contentieux, ne rien connaître aux dispositions du code de procédure civile relatives à l’expertise judiciaire et, encore plus, ignorer tout des questions médico-scientifiques sous-jacentes ne l’empêche pas de poser régulièrement pour les journaux ou la télé en compagnie de ses clients.

[22] Alexander EK et al. Preoperative diagnosis of benign thyroid nodules with indeterminate cytology. N Engl J Med. 2012 ;367(8):705-15.

[23] L’excès d’actes radicaux à type d’ablation n’est pas exclusivement imputable à des erreurs techniques découlant de diagnostics par excès (qui conduisent, par exemple, à surestimer la vitesse de croissance d’un cancer, ou à exagérer le pronostic de lésions censément "précancéreuses"). Il résulte également de biais économiques incitant les médecins à multiplier les actes pour augmenter la dotation de leur établissement fondée sur l’activité (la fameuse "T2A") : il est notoire, par exemple, que des prostatectomies ou des thyroïdectomies sont effectuées dans le seul but d’augmenter l’activité d’un Service (France Info, 24/10/17). Dans l’excès d’actes sans justification médicale, il faut prendre en compte également des dérives de l’assurance qualité, consistant à imposer la réalisation d’un certain nombre d’actes pour accréditer la compétence d’un Service ou d’un professionnel.

[24] En français, ce mot savant veut simplement dire : dégueulitif.

[25] S. Gautier, C. Tricard. Rendre les bienfaits de la vaccination perceptibles. Bull Epidémiol Hebd. 2017 ; (Hors-série Vaccination) : 3.

[26] À côté de l’incompétence, l’autisme est une caractéristique forte de nos responsables sanitaires : durant toute ma vie professionnelle, j’ai entendu que le monde entier "enviait" notre pharmacovigilance (j’ai également entendu un premier président de la Cour de cassation soutenir peu ou prou la même chose à propos de notre système d’expertise judiciaire...).


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