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La fine fleur de la pharmacovigilance française confrontée aux risques d’Androcur

dimanche 18 novembre 2018 par Marc Girard

RÉSUMÉ – On s’intéresse aux récentes (oct. 2018) recommandations de l’administration sanitaire française concernant les risques d’Androcur. Après avoir constaté qu’elles s’inscrivent dans un contexte déjà ancien d’anomalies et d’inepties en série, on soutient qu’elles sont aussi idiotes que criminelles. On rappelle que c’est à propos de la vaccination contre l’hépatite B que l’administration a mis au point – avec succès – la falsification consistant à imputer des complications iatrogènes à un prétendu « état antérieur » et qui se trouve précisément celle qui sous-tend désormais les recommandations visant Androcur. On s’interroge pour finir sur le déterminisme de cette propension éhontée de la pharmacovigilance française aux tromperies les plus grossières : incompétence, bêtise ou malhonnêteté ?

Table des matières

  1. Introduction : des recommandations officielles concernant le risque de méningiome sous Androcur
  2. Anomalies et inepties en série
  3. Tuer le patient ou le scandale ? Le dilemme de l’ANSM
  4. Un précédent historique
  5. La chair humaine qui souffre
  6. Incompétence, bêtise ou malhonnêteté ?
  7. Conclusion : pan !

Introduction : des recommandations officielles concernant le risque de méningiome sous Androcur

Ces dernières semaines, la presse a fait un certain cas des recommandations émises par l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) concernant la prise en charge des patients recevant un traitement par acétate de cyprotérone (Androcur et ses génériques). Désormais, la prescription d’un tel traitement, réputé exposer à un risque de méningiome [1], doit être précédée par une IRM cérébrale chez tous les patients concernés.

Anomalies et inepties en série

Passons sur les innombrables anomalies qui sous-tendent l’affaire (prescription massive hors indication, mise en place d’une de ces « études » gérées par la CNAM dont le principe a été popularisé par Irène Frachon malgré leurs insuffisances criantes, diffusion prématurée par les autorités sanitaires des résultats de cette « étude » en contradiction avec les recommandations des… autorités sanitaires, procrastination de ces mêmes autorités devant un risque gravissime pourtant identifié depuis une dizaine d’années…) qui, toutes, remettent en cause le milieu médical ou son autorité de tutelle. Apparemment, l’étude de la CNAM n’a recruté que des femmes, et les médias évoquent assez invariablement « les utilisatrices » de ce produit miracle. Une fois encore, comme avec les ablations de thyroïde requérant un traitement à vie par Lévothyrox, on est retombé sur un nouvel exemple de brutalisation préférentielle du corps féminin, mais qui se soucie de cette spécificité ?

Certes, il serait difficile d’exonérer a priori le fabricant de toute responsabilité dans les dérives notoires de la prescription ; mais comme le fait remarquer non sans raison le site Pourquoi docteur ?, ces dérives ont persisté une fois le médicament généricable, de telle sorte qu’on ne saurait les imputer exclusivement au fabricant du produit princeps (le Laboratoire Bayer). De toute façon, il convient de rappeler que la réglementation en vigueur donne à l’ANSM des armes suffisantes pour sévir contre un fabricant ou un titulaire d’AMM responsable d’une promotion abusive, sachant de plus que personne n’oblige les médecins – « libéraux », paraît-il – à s’aligner sur la communication d’un Laboratoire, surtout si elle est abusive. Rappelons également que cette surprescription massive d’Androcur est une spécificité française dont, apparemment, on ne trouve pas d’équivalent à l’étranger. Je maintiens donc que, pour l’essentiel, le scandale Androcur est imputable aux médecins français et à leurs instances de contrôle.

Passons aussi sur l’ineptie des recommandations secondaires qui accompagnent le prérequis d’une IRM cérébrale.

  • Y pas le feu, puisque « il s’agit de tumeurs non cancéreuses (…) qui mettent un certain temps à se développer ». Si j’en crois Le Figaro (20/09/18), cet argument d’une indécente stupidité a été explicitement proféré par Madame Buzyn – qu’on nous avait pourtant présentée, lors de sa nomination, comme une scientifique multitalentueuse de haute volée : à ma modeste connaissance de scientifique de basse volée, nombre de tumeurs cancéreuses [2] mettent un temps considérable à se développer, alors que, comme on va le voir dans un instant, une rupture de méningiome peut donner lieu, sans signes avant-coureurs, à une hémorragie cérébrale cataclysmique.
  • Parlez-en à votre médecin (Le Figaro, 20/09/18) : dans la mesure où pour l’essentiel, la consommation d’Androcur contrevient aux indications reconnues par les autorités, on se demande si les responsables de telles prescriptions sont les interlocuteurs fiables pour évaluer, ensuite, les conséquences de leurs abus…

Tuer le patient ou le scandale ? Le dilemme de l’ANSM

Mais concentrons-nous, désormais, sur l’idée géniale qui a germé dans la cervelle de nos autorités pour mettre fin à un scandale de dix ans. Je mets au défi les responsables de cette idée géniale de fournir le moindre cas, a fortiori la moindre étude suggérant que les utilisateurs ayant développé un méningiome sous Androcur souffraient déjà d’un méningiome préalablement à la première prescription.

Faute de la moindre preuve suggérant la réalité d’un tel antécédent chez les victimes d’Androcur, force est de conclure que les autorités sanitaires se sont ingéniées à falsifier le réel pour rétrograder le scandale d’accidents iatrogènes désastreux à la simple expression d’une pathologie censément préexistante et qui n’aurait pas manqué de se manifester un jour ou l’autre. En d’autres termes, en suivant l’ANSM et ses « experts », Androcur ne provoque AUCUN désordre, les accidents associés à la prescription se seraient produits de toute façon, même sans la moindre exposition à ce médicament….

C’est de la pharmacovigilance de haute volée ou je ne m’y connais pas…

Un précédent historique

Rappelons qu’historiquement, la première tentative – ô combien fructueuse pour l’alliance entre les imbéciles de la pharmacovigilance, les castrats de la magistrature et les criminels du business pharmaceutique grimé en prévention – d’une tromperie aussi effrontée remonte au 15 décembre 1994 quand, à l’incitation des responsables de la pharmacovigilance française (incluant le héros et maître à penser du REVAHB), il a été posé sans l’ombre d’une preuve, et même contre toutes les données disponibles, que les vaccins contre l’hépatite B, loin de provoquer des scléroses en plaques, ne feraient que démasquer une « prédisposition » qui n’aurait pas manqué de s’exprimer un jour ou l’autre indépendamment de toute immunisation. D’où le non-paradoxe d’une épidémie de sclérose en plaques explosant au-delà de toute mesure le nombre de cas post-vaccinaux par rapport aux cas normalement attendus en l’absence vaccination – bien entendu sans que la vaccination y ait joué le moindre rôle (abstraction faite, au pire, d’un « petit quelque chose » ayant ravi les représentants du REVAHB tellement en quête de la moindre reconnaissance au prix de n’importe quel reniement).

La chair humaine qui souffre

Comme on n’est pas là juste pour rigoler et qu’il peut être utile, une fois encore, de représenter « la chair humaine qui souffre » [3] derrière les dossiers aseptisés concoctés par la fine fleur de notre pharmacovigilance et tellement affectionnés (éventuellement par experts judiciaires interposés) par les magistrats supposés protéger les citoyens et faire respecter la loi dans notre pays. J’ai sous les yeux le dossier d’une jeune femme, professionnelle de santé talentueuse (occupant un poste de responsabilité dans un Laboratoire d’analyses) et jouissant d’une vie familiale apparemment équilibrée. Au motif qu’elle se plaint d’une chevelure qu’elle estime peu fournie au niveau des tempes (situation à laquelle l’homme qui écrit ces lignes compatit avec une bienveillance consciemment genrée, mais dont la dissimulation est normalement à la portée d’un honnête coiffeur), elle va se voir prescrire – dans un Service hospitalier parisien – Androcur durant plus de vingt ans à la posologie non homéopathique de 50 mg/j [4], sans que ce super traitement ait le moindre effet tangible sur ce que la gynécologue prescriptrice s’obstine à qualifier d’« alopécie » [5] et qui, de toute façon, ne fait pas partie des indications d’Androcur. À la suite d’une hémorragie méningée cataclysmique (et, évidemment, sans signes avant-coureurs – n’en déplaise à Madame Buzyn qui ferait bien de reprendre quelques leçons d’anatomie vasculaire : le dossier médical de la victime parle d’une hémorragie méningée en forme « d’inondation ventriculaire »…), cette malheureuse femme va se retrouver gravement invalide (déficit fonctionnel permanent à 66%, avec notamment perte de la vision à droite, hémiparésie [6], troubles neurocognitifs majeurs interdisant la poursuite de toute activité professionnelle, incontinence totale imposant le port permanent de couches et réduisant à néant sa vie de couple) la conduisant à lancer une action judiciaire en réparation.

Interrogée par le juge, selon l’usage, sur la conformité de la prescription initiale, l’experte pharmacologue – membre éminent et, sous le rapport de l’intelligence, parfaitement représentatif du monde de la pharmacovigilance dont on parle ici – va répondre sans rire que l’indication n’était pas conforme, mais que tout le monde fait ça : écrivant à cette heure dans une région réputée pour sa consommation alcoolique nettement au-dessus de la norme, j’imagine la réaction du magistrat si, arrêté avec une alcoolémie à 4 g, j’arguais que les chiffres de mon infraction devraient être relativisés compte tenu des pratiques dominantes du coin…

Quant à la responsabilité du prescripteur, elle se voit réduite à néant au motif que, conformément à l’herméneutique vicieuse des autorités parfaitement validée par les experts judiciaires, le dommage n’a fait que réaliser un « état antérieur » que personne n’avait remarqué durant plus de 20 ans, mais qui n’aurait pas manqué de s’exprimer un jour ou l’autre.

Enfin, l’hypothèse juridique du « défaut » – renvoyant cette fois à la responsabilité du fabricant et relative à la sécurité à laquelle on pouvait « légitimement » s’attendre en s’exposant à ce traitement de confort (voir sa vie lamentablement explosée à cause d’un médicament prescrit hors indication [7] en remède à des tempes légèrement dégarnies), elle est catégoriquement exclue par les experts (puis, sur la lancée, par les juges), au motif que le fabricant a fait insérer, dans le résumé des caractéristiques du produit, la mention du risque de méningiome sous forme parfaitement anodine (des cas « très rarement signalés » [8], d’ailleurs sans que le lien de cause à effet « n’ait été établi ». Il existe, évidemment, des moyens pour savoir si la communication effective du fabricant s’est conformée à la notice officielle, que les prescripteurs ne lisent d’ailleurs jamais : mais pour prouver ce genre de dérapage promotionnel, encore faut-il connaître un minimum de la réglementation pharmaceutique en matière de publicité, qu’ignorent totalement la plupart des experts judiciaires (dont ceux missionnés en l’espèce), pour ne point parler des magistrats, surtout « spécialisés » qui s’en foutent royalement – j’en ai une expérience personnelle assez cuisante dans une grande affaire de santé publique, pourtant exemplaire à cet égard…

Il aura donc été écrit que dans la patrie des Droits de l’Homme, une jeune femme talentueuse et raisonnablement équilibrée sur un plan personnel peut voir sa vie voler en éclats par suite d’une prescription honteusement inadéquate renouvelée durant vingt ans par une gynécologue idiote [9] ouverte aux pires sirènes de Big Pharma, sans qu’il y ait le moindre motif pour réclamer réparation d’une tragédie aussi immonde.

Incompétence, bêtise ou malhonnêteté ?

Ces travestissements réitérés des données médicales et épidémiologiques concernant Androcur, ses indications et ses risques, sont marqués par une telle stupidité et tellement patents qu’ils amènent forcément à s’interroger – une fois encore – sur les déterminants de la pensée dominante dans la pharmacovigilance française : incompétence, bêtise ou malhonnêteté ? À dire vrai et quasiment depuis sa formation, au début des années 1980, je n’ai jamais cessé d’ironiser sur l’incompétence ravageante de cette pharmacovigilance, et sur ses conséquences dramatiques en termes de santé publique et de justice sanitaire. Dans la mesure, d’autre part, où je crois qu’il existe une éthique inhérente à l’activité véritablement scientifique [10], je peine à admettre qu’on puisse concilier incompétence scientifique et intégrité morale. Je sais enfin, d’expérience, que le meilleur moyen d’accoutumer un scientifique à la fraude intellectuelle, c’est de le confronter à des problématiques qui le dépassent : à force de ne rien comprendre, il finit par ne plus mesurer la portée des insanités qu’il profère ou des compromissions auxquelles on l’accule. Historiquement structurée autour de médiocres n’ayant guère trouvé de place avant mais prisés pour leur docilité et leur soumission aux hiérarchies dont regorge le monde hospitalo-universitaire, la pharmacovigilance française, est un vivier de toutes ces tares que je n’ai cessé de relever dans mes écrits, évidemment sans la moindre prétention à l’exhaustivité.

Il y a déjà quelque temps, commentant un autre plantage notoire de notre pharmacovigilance (à propos des narcolepsies dues à Pandemrix), je me suis permis d’ironiser sur un collègue paraît-il éminent dont les dénégations débiles fondées sur la distinction coïncidence/causalité m’évoquaient le ridicule d’un chasseur qui prétendrait expliquer la différence entre une perdrix et un sanglier. Ce n’est donc pas sans un certain sourire narquois que je retrouve dans le bulletin trimestriel du Centre de pharmacovigilance qu’il dirige un article daté du deuxième trimestre 2016 qui tient pour acquis qu’Androcur ne fait que « favoriser » la croissance de méningiomes préexistants : quand on s’est abonné à l’excellence intellectuelle, on ne parvient plus à s’en défaire…

Conclusion : pan !

Bref et pour résumer, grâce à nos éminents spécialistes en pharmacovigilance et avec la connivence bien ordonnée de la Justice, il y a de moins en moins d’effets indésirables provoqués par les médicaments, et de plus en plus de patients dramatiquement atteints par des complications avant de recevoir les médicaments qui les provoquent…

Et c’est pourquoi, dans les bons restaurants de ces bonnes villes universitaires, il devient quasiment impossible de commander une perdrix à quelque sauce que ce soit – hachées menu qu’elles ont été par du gros calibre…

[1] Tumeur non cancéreuse apparaissant au niveau des enveloppes du cerveau.

[2] Au niveau mammaire par exemple : suivez mon regard…

[3] M. Girard. La Justice, alliée de la santé. Libération 07/08/2002.

[4] Soit la moitié – excusez du peu – de la posologie normalement prescrite pour la castration chimique des délinquants sexuels ou des candidats à un changement de sexe…

[5] Chute des cheveux ou des poils.

[6] Paralysie partielle ou incomplète d’une moitié de corps.

[7] Est juridiquement défectueux un médicament au sujet duquel l’information délivrée a été fallacieuse.

[8] Le risque est réputé multiplié par 20 après seulement cinq ans de traitement. On peut présumer qu’il est encore plus élevé après vingt ans de traitement.

[9] Le dossier médical ne contenait même pas la moindre photo supposée documenter l’ampleur de « l’alopécie » et de nature à objectiver le moindre effet bénéfique d’un traitement poursuivi durant vingt ans. Interrompu durant quelques mois en raison d’une grossesse, le traitement sera imperturbablement repris après l’accouchement en raison d’une chute des cheveux, notre gynécologue n’ayant manifestement jamais entendu parler des « alopécies du post-partum » (nombre de femmes perdent leurs cheveux par poignées dans les mois qui suivent un accouchement).

[10] Laquelle n’a rien à voir avec les masturbations de technicité parfois haute qui en imposent aujourd’hui pour de la Science.


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